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Affamer & Assouvir. Mot d'ordre esthético-politique.
Attention néanmoins. Mettons des codes : méthode de cons.
Un texte de Florent Jammes sociologue  Lyon  Novembre 2006

Retranscrire la subjectivité sensible au moyen des mots est tâche malaisée. N'avons-nous pour autant pas le droit d'essayer d'effleurer le sens d'une création, non par translittération picturale, mais par le simple jeu de l'écrit? Nous risquons, c'est sûr, d'occulter bon nombre de dimensions, nous allons aussi détourner le regard, orienter un instant l'attention sur les mots. Nous allons finir par parler de nous plutôt que "d'écrire sur". C'est sûr qu'on préfèrerait le dialogue. Et encore. Si l'on n'oublie pas de l'expérimenter physiquement. Nous, on a envie de mordre. Parce qu'on sait que s'est possible : Michèle Victor montre la voie.

D'abord les barreaux. Ensuite une clé, solide, saisissons-nous en. Enfin, la vie. Un schème récurrent, suggéré à chaque fois différemment, se dessine au fur et à mesure que l'on explore son oeuvre. Ce schème s'inscrit dans un espace - temps. D'un côté ce qui est. De l'autre ce qui devrait être. Entre les deux les modalités de passage du premier vers le second. Cette séparation artificielle n'est que langagière. La plupart des toiles condense ces trois temps; cependant certaines préfèrent se concentrer principalement sur un des trois thèmes: ou aliénation sociale, ou connaissance, anarchie et révolution, ou humanité d'une société réenchantée.

Suggérer... grâce à la matière. Jeu de construction et de déconstruction. Sa peinture donne aux choses le droit d'exister, et à d'autres le devoir de se taire, d'être exterminées. De la matière jaillissent des formes familières, chaleureuses. Elles nous prennent par la main, nous guident dans les tableaux, adoucissent un instant la violence du monde par l'ouverture des brèches, dépassent les contradictions, nous rendent enfin accessible l'univers des possibles en raillant le cercueil glacé des permis. L'anarchie n'est pas loin. Transmutation dorée de nos fuyants espoirs...

Lorsque l'artiste collabore avec l'étant, c'est pour lui donner une forme attaquable. Elle insère puis explose quelques symboles et figures phares de la société spectaculaire-marchande. Elle effectue un travail de détournement de ces images, en poétisant leur sens, les laissant archétypes sans vie, les repoussant aux périphéries de l'être ainsi que du monde social. Mais la révolte trouve également ses conditions d'accomplissement dans la connaissance. Aussi les réponses se font rares et le parti-pris choisi semble se situer au niveau de l'interrogation : du monde, de soi, de l'observateur (s'il ne se contente pas d'être spectateur). Son Prométhée atomisé invite à remettre en cause la raison instrumentale et pointe le doigt sur l'indispensable maîtrise de la connaissance rationnelle.  Alors le doute devient indissociable d'une telle oeuvre. Il est pourtant difficilement décelable. Il se noie dans l'exacerbation des désirs de liberté de l'artiste. Chaque toile est ce déploiement chaotique et sublime de la soif nietzschéenne d'infinie insoumission. Dans le même temps disparaît le compromis. L'onirisme ne s'exprime jamais comme tel : l'imaginaire ne se dissocie pas de la tiédeur moite du réel. Le rêve n'est pas ce feu qui brûle, que l'on distingue, loin là-bas: il est trésor; trésor volé; trésor enfoui. Et, trésor bientôt partagé... ou englouti à jamais, dispersé dans les abysses de l'être, de la pensée, du monde.

Le souci de diffusion du savoir insurrectionnel n'est pas étranger à son oeuvre. Un certain nombre d' "accroches sociétales" nous le rappelle. Partir de ce qui est, en dégager le potentiel subversif, afin de compulser les outils de renversement. Ses personnages semblent tout faire pour se soustraire aux cadres coercitifs...Comme un désir d'échapper aux lois de la réification généralisée. Leur désir de subjectivité radicale nous interpelle à chaque fois. Diffuser ce désir: les murs l'accomplissent, les municipalités l'effacent... la peur sans doute... on y est presque. Finalement, le parcours que propose l'oeuvre de Michèle Victor montrerait-il que la poétique libertaire serait de facto la seule à vivre, incinérant le corps déjà froid des mécaniques ultralibérales? Pas de faits divers. Pas de diversions. Nous voulons, serons et ferons tout, tout de suite.


                                                                                                                                       Florent Jammes
                                                                                                                             

  
                                                                                                                                      



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